Le numéro 4, Automne 2011.

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- L’éditorial du numéro.

SOMMAIRE

Articles

L’AXE ANALYTIQUE ANGLO-AUTRICHIEN
Peter SIMONS

WITTGENSTEIN, HEIDEGGER ET L’EXISTENCE DU MONDE
Guillaume DECAUWERT

POURQUOI LE REPRÉSENTATIONNALISME NE PEUT PAS
RÉSOUDRE LE « PROBLÈME DIFFICILE »
DE LA CONSCIENCE PHÉNOMÉNALE
François KAMMERER

DES OBJETS CONTRADICTOIRES SANS CONTRADICTION
Thibaut GIRAUD

COMMENT SAVOIR CE QUI NOUS CONCERNE?
Samir BLAKAJ

Traductions et Commentaires

VAN INWAGEN ET LA POSSIBILITÉ DU GUNK
Ted Sider

Texte présenté
et traduit par Baptiste LE BIHAN

Recension

La Vérité Émotionnelle, (R. de SOUSA)
par Hichem NAAR

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ÉDITORIAL

Dans le précédent numéro, nous étions fiers de vous dévoiler nos dernières évolutions éditoriales, en particulier, les rubriques traduction et recension, qui témoignaient de l’avancée et du développement de notre projet. Aujourd’hui, nous ne sommes pas moins heureux, deux ans après notre lancement lors du colloque international de la SOPHA à Genève, de vous présenter un nouvel opus, à l’occasion, cette fois-ci, du 7ème Congrès Européen de Philosophie Analytique ayant lieu à Milan. La présence de la RÉPHA à ces différents évènements s’inscrit pleinement dans notre démarche. Il s’agit de moments d’échanges intenses, qui nous permettent d’étendre le public de notre revue, de recueillir des remarques, de rencontrer des auteurs et d’inciter ceux qui ne le sont pas encore à soumettre des articles quel que soit leur domaine de recherche en philosophie analytique. Mais c’est aussi, et surtout, l’opportunité de nous tenir au plus près de l’actualité philosophique qui, depuis le début, est au centre de notre entreprise. C’est pourquoi nous sommes à Milan, et que nous serons également présents à Paris lors du prochain congrès de la SOPHA en Mai 2012.

Cet exemplaire, et les différents articles qu’il propose, traduit pleinement ce désir de développement. Il se présente comme la preuve de notre diversité et de notre volonté de relayer la philosophie analytique sous ses multiples facettes qu’il s’agisse de la philosophie de l’esprit, de la métaphysique ou de sujets plus polémiques, comme celui de la frontière avec la philosophie continentale. Une présentation panoramique des contributions de chaque section permet de saisir rapidement cette pluralité.

Articles

Le premier article sonne comme un retour aux fondamentaux. Il est souvent enseigné qu’un des traits distinctifs entre la philosophie analytique et la philosophie dite continentale consiste en un manque d’intérêt des philosophes analytiques pour l’histoire de la philosophie. L’article de Peter Simons « L’Axe Analytique Anglo-Autrichien » rompt élégamment avec ce préjugé¹. En lui-même, l’article de P. Simons rompt encore avec un second préjugé, plus subtil cette fois, car il peut être porté par les analytiques eux-mêmes – à savoir, la prétendue origine ou nature anglo-saxonne de la philosophie analytique. Pour que cette dernière soit pleinement contemplée, P. Simons défait cette image, trop insulaire, et met en évidence le caractère central de certains philosophes du continent, notamment autrichiens, tels que Brentano ou Meinong. Au même titre que Moore ou Russell, ils seront considérés comme les initiateurs de ce que nous appelons philosophie analytique.
À la lecture de AAAA, on s’imagine facilement monter un escalier en colimaçon (en bois, bien sûr, pour l’authenticité), découvrant scrupuleusement chaque habitant, mémorisant le voisinage, avant de passer à l’étage suivant. L’avantage de prendre les escaliers est de pouvoir prendre connaissance de ce qui nous porte et d’en voir les axes architecturaux. Prendre l’ascenseur est certainement moins fatiguant, mais c’est aussi moins instructif. À s’y cantonner, on ne connaîtrait jamais que le nom de son concierge et, avec un peu de chance, les noms de nos voisins immédiats. AAAA nous renvoie à nos fondations et à leur plan.

L’article « Wittgenstein, Heidegger et l’existence du monde » donne une certaine inflexion à notre politique éditoriale. Nous sommes conscients de certains rapprochements actuels entre les deux traditions et la présence de cet article rend désormais justice à cette tendance². L’auteur entend défendre la thèse selon laquelle les premiers questionnements wittgensteiniens et heideggériens trouvent une source commune dans le constat étonné de la « pure existence de ‘quelque chose’ » (p. 35). Il nous importe de souligner que l’auteur prend soin de tirer les conséquences de sa thèse dans le débat qui oppose « anciens » et « nouveaux » wittgensteiniens. Selon ces derniers, le non-sens du Tractatus n’est qu’un pis-aller qui doit disparaître, ex logico analysis. Selon Guillaume Decauwert, l’attention portée par Wittgenstein aux non-sens dans Être et Temps empêcherait qu’on se hâte à cette conclusion.

L’article de François Kammerer marque l’entrée de la philosophie de l’esprit dans la RÉPHA. Cet article présente et discute la thèse du représentationnalisme, particulièrement dans les versions de Fred Dretske et Michael Tye. Si la nature représentationnelle des états conscients est largement acceptée dans la littérature contemporaine, il est moins évident que celle-ci soit explicative de la phénoménalité, et épuise « tout ce qu’il y a à dire » sur les états mentaux conscients. Les représentationnalismes de Dretske et Tye essaient de fournir un cadre naturaliste, fonctionnaliste et physicaliste, pour comprendre le phénomène de la conscience phénoménale ; ils se heurtent cependant à des objections majeures, au premier rang desquelles un problème de démarcation : comment, étant données les conditions à remplir pour qu’un état soit phénoménal, différencier un état phénoménal d’un état non phénoménal ? Cette discussion met en évidence la difficulté pour le représentationnalisme de constituer une théorie réductive de la conscience.

Avec l’article de Thibaut Giraud, la RÉPHA réitère sa volonté de faire une large place à la métaphysique analytique. L’auteur présente un cas particulier d’objet abstrait, le Rond-Carré (aR & aC), présent dans la théorie d’Edward Zalta (auteur des Principia Metaphysica et éditeur de la Stanford Encylopedia). Pour qu’un tel objet soit rendu possible, sans violer le principe de contradiction, il faut considérer une distinction entre deux modes de prédication, l’exemplification (l’objet a exemplifie la propriété F, notée Fa), rencontrée fréquemment dans la littérature, et l’encodage (l’objet a encode la propriété F, notée aF), plus exotique, et par « lequel les objets abstraits ont les propriétés qui caractérisent leur contenu » (p. 60). Ce dernier mode de prédication engendre une théorie des objets abstraits, riche et consistante. L’article souligne que cette dernière qualité d’un système logique classique, la consistance, est préservée malgré la présence d’objets contradictoires. Des objets contradictoires sans contradiction ; en conséquence, sans Ra & non-Ra.

L’article de Samir Blakaj expose certaines des difficultés liées à la connaissance de soi – thème majeur des débats contemporains sur la conscience. La question centrale de son article est celle du statut épistémique particulier des énoncés en première personne: comment rendre compte de l’accès privilégié dont nous disposons, en première personne, à nos sensations, à nos croyances ou à nos états corporels ? Une voie est celle de « l’immunité à l’erreur d’identification » (IEM), développée par Burge, Shoemaker, ou encore Peacocke : un jugement de type ‘a est F’ est IEM dans le cas où le sujet ne peut manquer de savoir que c’est bien à propos de a, ‘cet a’, que F est prédiqué. Ici, Samir Blakaj se penche sur une glose de l’IEM, la notion de « concernement », pour en mettre en évidence les faiblesses, sous la forme d’un dilemme.

Traduction et Commentaires

L’article de Ted Sider, traduit par Baptiste Le Bihan et originellement publié dans le revue Analysis, présente la position métaphysique de Peter van Inwagen telle qu’elle fut défendue dans son livre Material Beings (1990), et nous offre surtout un argument contre elle. Van Inwagen soutient la nécessité de l’Atomisme méréologique (selon lequel un objet matériel est : soit une entité composée (une chose vivante selon van Inwagen), soit un atome qui ne possède pas de parties propres. Ted Sider objecte que la nécessité de l’Atomisme en question ne pourrait jamais être établie faute de la possibilité métaphysique de mondes possibles de type “gunk”, dans lesquels une entité (un morceau de “gunk”) peut être toujours divisée en parties encore plus simples et cela, à l’infini. Outre son importance dans la mise en évidence de réels débats au sein de la métaphysique contemporaine, cet article est une nouvelle fois le témoignage de l’intérêt indéniable que les philosophes analytiques portent aux questions métaphysiques les plus fondamentales et les plus anciennes, puisque les thèses qu’ils discutent remontent jusqu’aux géants de notre héritage philosophique tels qu’Anaxagore ou encore Leibniz. La clarté et la précision de Baptiste Le Bihan nous conforte dans l’idée qu’il est finalement possible de faire une métaphysique douée de sens, et ce, même en langue française.

Recension

La contribution de Hichem Naar fait partie de la rubrique dédiée à l’accueil de recensions. Cette rubrique vise à faire connaître des ouvrages récemment parus et particulièrement novateurs. Ici, c’est tout un domaine qui est présenté et qu’on prend coutume d’appeler la philosophie des émotions Vous verrez qu’elle s’est quelque peu détachée de la philosophie de l’esprit, sous l’impulsion de thèses iconoclastes, comme la conception relâchée de la vérité dont il y sera question. La recension de Hichem Naar retient l’essentiel du livre de Ronald de Sousa, La Vérité Émotionnelle (Emotional Truth, 2011), pose des limites à l’argumentation de son auteur et requiert de lui des réponses.

Vous l’aurez compris, ce quatrième numéro se veut donc riche et varié. Nous espérons qu’il vous ouvrira de nouvelles perspectives et autant d’envies de travail et de découverte. Nous profitons aussi de l’occasion pour vous annoncer l’agrandissement de notre équipe qui accueille avec joie et gratitude la venue d’Émile Thalabard. Nous espérons qu’il sera heureux parmi nous et qu’il n’oubliera pas, tout comme vous, combien la philosophie analytique est sexy.

Bonne lecture,

L’équipe RÉPHA

¹ Remarquez la date de sa publication (1986) qui en ferait un article historique. Le choix de traduire cet article est délibéré, nous faisant bifurquer quelque peu de notre ligne éditoriale habituelle, orientée vers la stricte philosophie contemporaine. Néanmoins, le préjugé combattu n’est-il pas encore actuel? Pour une mise au point sur la soi-disant « historiophobie des analytiques », cf. H.-J. Glock, Qu’est-ce que la philosophie analytique?, chap. IV, récemment traduit par Frédéric Nef.

² Concernant le « cas Wittgenstein » et une compréhension de son oeuvre comme étant à la croisée des chemins continentaux et analytiques, cf. l’article de Dale Jacquette paru dans Postanalytic and Metacontinental: Crossing Philosophical Divides, p. 157–172, Reynolds, J. (éd.), 2010. D. Jacquette soutient que toute tentative visant à réconcilier partiellement Wittgenstein et Heidegger est « implausible » ou « niaise » (p. 168). Le lecteur jugera si c’est le cas ici.